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13/03/2012

Droit de réponse de Michel Dias, professeur de philosophie

 

«Suite à la récente proposition d'un candidat à l’élection présidentielle de solliciter, selon le principe du volontariat, une augmentation du temps de présence des enseignants du secondaire face à leurs élèves, j'ai transmis à la rédaction de 20 minutes un décompte minutieux du temps déjà consacré à l'exercice de mon métier d'enseignant en philosophie. Dans ce décompte - repris dans un article du 05 mars dernier - je faisais état, pour 5 classes et 20 heures de cours, d'un horaire hebdomadaire total de 52 heures par semaine, porté à 56 heures par la rédactrice de l'article qui a souhaité tenir compte d'une moyenne de deux réunions supplémentaires par semaine.

La mise en ligne de ce compte-rendu de témoignage m'a valu un déluge de sarcasmes et ricanements calomnieux ici même et sur d’autres forums où il a été repris ; les uns pensant que je me plains de mon sort, les autres estimant que je me vante de je ne sais quoi, d'autres encore dressant contre moi un procès en incompétence, les plus nombreux et les plus violents décidant que je mens et concluant de cela que je discrédite la profession ! Et chacun, calculette à la main y allant après moi de leur témoignage inverse ou de celui d'un proche. Je confesse que cette auto-exposition de mon cas personnel n'était pas des plus habiles. Mais la démocratie d'opinions veut qu'un citoyen ne pèse rien de plus, dans l'espace public, que le poids de son expérience individuelle. Sa parole n'est admise à apparaître aux yeux de tous qu'à condition d'être rapportée au particulier qu'elle énonce. C'est à cette condition que j'ai comparu dans 20 minutes. Devenu "Michel", un spécimen de la société civile, celui que l'on toise d'un tutoiement moqueur et étonnamment soupçonneux dans la rubrique "société" et que l'on jauge ironiquement à la hauteur de la seule chose qu'il a pu donner : son témoignage individuel. Car le problème n'est pas seulement d'avoir été livré à la lapidation dans le microcosme de ce forum; il est aussi que, ce faisant, les enjeux du débat furent occultés par la particularité du témoin.

Qu'il me suffise ici d'attester sur l'honneur, et une fois pour toutes, de la véracité de mon témoignage (en renvoyant aux explications de mes commentaires précédents) pour tenter d'attirer enfin l'attention sur son sens.

Pour ce faire, néanmoins, un retour sur l'un des points les plus contestés nous conduira à la problématique. Oui, je consacre couramment 40 minutes, et souvent plus, à la correction d'une copie de philosophie. Bien entendu, beaucoup de collègues - sans doute la majorité - s'exécutent là-dessus en moins de temps mais avec non moins de zèle.

Mais il y a "corriger" et "corriger". Pour moi, c'est dialoguer tout au long avec la copie, chaque idée, bonne ou mauvaise, faisant l'objet d'un commentaire évaluatif dans la marge. Je me prononce, j'échange avec l'élève point par point, m'intéressant à sa proposition, la finalisant s'il est besoin. L'appréciation globale, de 15 à 30 lignes, recense ensuite qualités et faiblesses et donne des conseils relatifs aussi bien au sujet en particulier qu'à la méthode en général. Je souscris au rappel quasiment indigné de mes censeurs experts : oui on peut corriger plus vite, et moi-même (aussi bien que le cousin d'un tel ou le beau-frère d'un autre) suis capable de m'acquitter de la tâche en une quinzaine de minutes s'il le faut.

MAIS LE FAUT-IL  ?

Si je choisis de m'entretenir longuement avec l'élève, via le commentaire de sa copie, c'est que j'estime, en conscience, lui devoir une explication circonstanciée et précise de son résultat final et des perspectives d'amélioration utilement annexées à son essai. Cette démarche procède d'une "individualisation" de l'enseignement (ici appliquée à tous les élèves par le biais de leur copie) et vaut tout autant qu'une entrevue individuelle, dont je ne me prive d'ailleurs pas au besoin.

Ce que d'aucuns se permettent ici de tourner injurieusement en mensonge et d'autres en signe de mon infirmité, s'appelle UN CHOIX PEDAGOGIQUE.

A cet égard, mon témoignage voulait répondre aux tentations réformatrices qui veulent régenter le temps de travail de l'enseignant. Aux railleries de ceux qui mesurent le professionnalisme à la capacité de "gagner du temps", j'oppose le droit de l'enseignant d'organiser encore son planning professionnel dans l'intérêt de ses élèves en refusant l'arraisonnement du temps d'enseignement par l'exigence de productivité. On sait ce que donne déjà l'injonction de rentabilité dans le secteur des administrations et des services ; appliquée à l'éducation nationale elle va contre la transmission des contenus disciplinaires qui nécessite toujours plus de temps et de lenteur à mesure que décroît la motivation spontanée des élèves.

Si mon témoignage avait porté ses fruits, il aurait suggéré au moins deux objets de débats :

1 / Il existe un principe appelé "la liberté pédagogique du professeur", encore en vigueur, il est vrai, en cours de philosophie. Loin de se limiter à la manière de conduire son cours face aux élèves, ce principe recouvre aussi, pour l'enseignant, la libre jouissance de son temps professionnel pour la préparation des cours et les travaux de correction. Cette règle repose sur un contrat de confiance entre l'Etat et ses enseignants. J'ai cru bon ici de revendiquer le maintien de cette confiance en témoignant qu'elle peut se traduire par un engagement passionné dans l'exercice du métier, plus sûrement que ne le fera la réquisition infantilisante de professeurs tenus à la réalisation de pseudo-objectifs de tous ordres dans lesquels se meurt l'amour de la discipline.

2 / Tout le monde sait parfaitement que la réquisition des enseignants dans les établissements a pour enjeu ultime leur mobilisation progressive pour la prise en charge (par-delà leur service d'enseignement) de problématiques dites "sociales", incombant au politique, mais dont la responsabilité est désormais communément transférée à l'école. Nonobstant un facile dédouanement du politique, cette proposition n'est pas sans pertinence, car l'école a indéniablement sa part à prendre dans la lutte contre ce qu'il est convenu d'appeler "la souffrance sociale" des élèves. Toute la question est de savoir comment.

Or je défends l'idée (très contestée jusqu'au cœur des établissements, j'en conviens) que c'est par son engagement disciplinaire au service de ses élèves que l'enseignant prend sa part au traitement et peut-être à l'atténuation de la détresse psychologique et sociale de ces derniers. J'appartiens à cette vieille école qui soutient que la seule exigence disciplinaire (complétée évidemment par l'intervention d'autres fonctions de la communauté éducative) a la vertu d'offrir aux élèves la perspective d'un décentrement salutaire par rapport à leur situation particulière. L'enjeu, on le sait, est alors de les conduire hors d'eux-mêmes par le biais d'une immersion méthodique dans les contenus disciplinaires, de les inviter ainsi à s'ouvrir à "l'autre" qu'eux-mêmes et à se construire en partie dans la confrontation à ce qui n'est pas eux. Mais la réussite de cette entreprise passe par un travail accru, de la part des enseignants, sur la didactique de leur discipline, tant il est vrai que les élèves sont enclins à répondre à cette invitation au désintéressement disciplinaire par le surinvestissement d'un "quant-à-soi" parfois hostile. J'ai cru bon alors de témoigner ici de la nécessité de permettre aux enseignants de remettre sans cesse l'ouvrage sur le métier à mesure que la société ambiante rend toujours plus rétive l'attention des élèves !

Cher lecteur de "20 minutes" permets-moi de te tutoyer à mon tour, amicalement quant à moi. Je ne t'ai pas interpellé pour que tu juges mes compétences, ni pour que tu me dises si ton beau-frère corrige plus vite que moi. Mais, au fond, pour te soumettre un problème qui se formulerait à peu près ainsi : un élève de terminale en "souffrance psychologique et sociale" a-t-il besoin d'un enseignant changé manu-militari en éducateur social pour se pencher sur son "CAS" ou bien d'un professeur de philosophie, certes un peu trop passionné par l'enseignement de sa discipline, mais l'invitant à s'ouvrir à l'universel et se penchant longuement sur sa copie pour s'intéresser à l'éclosion de sa pensée pendant quarante minute plutôt que quinze ?

Je ne suis pas sûr de la réponse sous-entendue dans ma question. C'est pourquoi j'avais besoin de toi, ami lecteur de "20 minutes" dont j'ai naïvement convoqué le fiel au lieu de la réflexion : tu vois qu'il y a là de quoi dépasser le témoignage d'un quidam dont la dignité ne vaut guère qu'on y regarde à deux fois avant de l'insulter. Oui dépasser la basse polémique entre les obscurs que nous sommes toi et moi, et montrer à ceux que l'on appelle aujourd'hui les "sachants" que nous autres, membres de la société civiles, sommes autant capables qu’eux de nous placer sur le terrain des idées pour réfléchir, ensemble, à ce qu'enseigner veut dire. »

Michel Dias
Professeur de philosophie

 

 
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